Du pétrole à Essertines-sur-Yverdon

Tige de forragePOUR LA PREMIERE FOIS EN SUISSE ON DECOUVRE DE L’OR NOIR

Hier après-midi, la Société anonyme des hydrocarbures, à Lausanne, communiquait à la presse une nouvelle qui fit sensation. Elle concerne le forage d’Essertines-sur-Yverdon, où des traces de pétrole et de gaz avaient été découvertes en mai dernier.
Un gisement a effectivement été atteint, déclaraient hier les promoteurs des recherches. Les testa ont en outre permis de déterminer que le pétrole est de qualité supérieure. Quant à la quantité, elle reste encore inconnue. La SA des hydrocarbures la dit « importante » sans pouvoir préciser si la richesse de la nappe permet son exploitation.
Nous service de reportages a pris immédiatement contact avec M. Petitpierre, pionnier des recherches pétrolières en Suisse ; Il a dépêché des reporters à Essertines, où travaillent les équipes de techniciens d’une société allemande spécialisée dans l’exploration des sous-sols. On trouvera en page 9 les résultats de leur enquête, et des photographies prises la nuit dernière au puits qui fera peut-être de Vaud le premier canton de Suisse.

FAL – 22 août 1963 – Page 1

La Société anonyme des hydrocarbures, à Lausanne communique que des traces de pétrole et de gaz avaient été découvertes à Essertines-sur-Yverdon, mais en précisant qu’il était prématuré de dire si les indices repérés permettaient d’envisager une exploitation. Dès lors, des tests ont été faits et il est possible, aujourd’hui, d’annoncer qu’un gisement de pétrole a été atteint, dont les dimensions demeurent encore inconnues. Le pétrole brut qui a été découvert se présente en quantités importantes et est d’une qualité supérieure. Les tests qui seront exécutés au cours des prochains mois permettront de préciser la valeur d’exploitation du forage et seront décisifs en ce qui concerne l’implantation éventuelle d’autres forages dans la région.

Quelle est la portée exacte de ce communiqué ? Pour le savoir, nous avons mené une enquête à Essertines, où les équipes de la Société Elwerath de Hanovre procèdent depuis de nombreux mois à des forages, et auprès du colonel divisionnaire Edouard Petitpierre, à Lausanne, qui parlait au nom de la Société anonyme des hydrocarbures.
DerrickCe qui est sûr et nouveau
L’élément sûr et nouveau, c’est que le pétrole trouvé au-dessus d’Yverdon est de qualité supérieure. Quant à la quantité, elle reste encore inconnue, et il est trop tôt pour affirmer si le gisement — dont l’existence est attestée — est assez grand pour être exploitable. Les prélèvements faits jusqu’ici à la tour de forage sont de l’ordre de 10 m3, soit 10 000 litres, Ils ont été tournis à un contrôle scientifique par des géologues venus de Hanovre. Leur verdict : les hydrocarbures vaudois sont d’une pureté exceptionnelle. La nouvelle est réjouissante, mais chacun se demande à quelle date on sera fixé sur la quantité. « Quelques mois suffiront probablement « nous déclare M. Petitpierre.

 

Le trépan fut bloqué à moins 2950 mètres
A Essertines-sur-Yverdon, le travail continuait comme de coutume, hier soir. Auprès du derrick solitaire et illuminé qui s’élève au milieu des champs de blé, une équipe de six ouvriers allemands, portant des casques jaunes ou blancs, était au travail.
Que faisaient-ils ? Ils ajustaient inlassablement l’une à la suite de l’autre de longues tiges creuses qu’ils enfonçaient dans le sol. Le mouvement est monotone. Le puits, protégé par des vannes de sécurité, atteint près de 3000 mètres. Un crochet, qui s’élève et s’abaisse au bout d’un câble, va saisir par la pointe supérieure chacune des tiges, rangées dans la réserve comme de minces tuyaux d’orgue. A l’extrémité inférieure, les hommes enroulent une corde ; tirée par un treuil, elle imprimera au cylindre la rotation qui le vissera à la tige précédente.
C’est à la cote —2300 mètres, que les techniciens découvrirent du pétrole et des gaz en mai dernier. Depuis lors, le forage a continué plus profondément encore dans l’espoir de trouver de nouveaux gisements.

 A moins 2700 mètres, les trépans furent bloqués, Il fallut poursuivre l’exploration en oblique, déviant l’axe des tiges inférieures au moyen d’un instrument que les spécialistes appellent un sifflet. Grâce à cette technique, on put prélever des « carottes » jusqu’à 2950 mètres ; ces échantillons furent négatifs. Comme le trépan fut à nouveau bloqué à cette profondeur, on ne poursuivit pas le forage au-delà.
derrick-tigeLes sommes en jeu : 3 millions pour le moment
Ces jours-ci, on ramène les recherches à la cote intéressante : 2’300 mètres. Les spécialistes vont déterminer maintenant d’une manière très précise l’épaisseur des couches pétrolifères. Ainsi, le verdict final et l’éventuelle décision d’exploiter se fondant sur des données sûres.
Un puit comme celui d’Essertines entraîne des dépenses de l’ordre de 2 millions de francs. Préalablement il a fallu déterminer par sondage l’endroit le plus propice pour élever le derrick.  Lisez : un million de francs supplémentaires. L’enjeu économique est donc considérable.
Mais les 25 Allemands de la « Bohrturm » d’Essertines n’abandonnent ni leur calme, ni leur mutisme. Ils ont eu précédemment leur chantier dans d’autres pays que l’Autriche ou la Yougoslavie. Divisés en trois équipes, ils travaillent chacun huit heures par 24 heures, sans égard à la nuit, au temps qu’il fait, au dimanche ou aux jours fériés. Mais toutes les trois semaines, ils bénéficient d’une semaine complète de congé. La plupart retournent alors en Allemagne du Nord.

Que pensent de ces instruments les gens d’Essertines ? En bons Vaudois, ils attendent et laissent venir. Ils savent qu’ils ne risquent pas de faire fortune, parce que les richesses du sous-sol, selon la nouvelle loi fédérale sur les hydrocarbures, n’appartiennent pas au propriétaire du terrain. C’est bien le canton, et celui-ci, comme dans le cas d’Essertines, peut accorder une concession.
Le résultat des forages n’est donc pas indifférent à l’Etat. Le ronronnement des treuils, les vibrations du derrick, et les chocs sonores des tiges métalliques évoquaient hier soir la grand question : Vaud, possède le blé, le vin et le sel, s’ajoutera-t-il à ses richesses – premier en Suisse – Le fameux OR NOIR ?

Feuille d’Avis de Lausanne du 22 août 1963 – B.G.

 

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