Le Consensus

Tendances libérales de l’Académie de Lausanne – Les Universalistes et les Particularistes – Des sectes piétistes, quitistes, anabaptistes, surgissent un peu partout – Berne s’en émeut et ordonne à tous de signer le Consensus – Ce qu’était le Consensus – Un arrêt sévère du Deux Cents – M. J.J. Sinner. Bailli de Lausanne – La classe de Morges se plaint à l’Académie – Berne envoie deux commissionnaires – Après quelques pourparler, l’académie se déjuge et signe – Résistance des jeunes ministres – Victoire définitive de Berne

Préoccupés par les événements politique du dix-septième siècle, Berne n’avait pu surveiller beaucoup l’Eglise vaudoise et ne s’était point non plus trop faire avait eu quelques conséquences pour les études théologies qui, nous ‘avons vu constituaient la pierre d’angle de la Schola Lausannensis. A cette époque, une école de théologiens appelés Universalistes, école née à la Faculté de Saumur en France, admettait comme article de foi que le sacrifice de Jésus-Christ, avait sauvé tous les hommes, et que tous finiraient par obtenir le bonheur éternel. Les partisans de cette doctrine étaient combattus par les théologiens qui, sous le nom de particularistes, n’accordaient le bénéfice de la rédemption qu’à un petit nombre d’élus. Or, l’Académie de Lausanne était fortement entachée d’universalisme et cette circonstance jetait quelque trouble dans l’Eglise ; on prévoyait un chisme. A part cela des sectes piétistes et quiétistes, disciples de Mme Guyon, surgissaient sur plusieurs points du Pays de Vaud, tandis que dans les bailliages allemands et à Berne même, les anabaptistes recrutaient de nombreux adaptes.
Le gouvernement bernois s’émut de ces manifestations religieuses trop personnelles qui méconnaissaient le pouvoir spirituel de l’Etat. Il craignait sans doute que cette indépendance en appela d’autres et que par cette première brèche faite à son omnipotence, l’esprit d’indiscipline et de révolte pénétra dans le Pays de Vaud. L’Académie de Lausanne avait été créée, avons-nous dit, presque exclusivement pour former des ministres et surtout des ministres dévoués à Berne et disposés à inculquer dans l’esprit de leurs paroissiens, en même temps que l’amour de Dieu, le respect de Leurs Excellences. En prenant parti dans une lutte religieuse, les professeurs donnaient au peuple un détestable exemple.
Berne donna donc l’ordre au corps académique de signer le Formulaire de Consentement ou Consensus.

Cette formule théologique n’avait pas, quant aux dogmes, l’importance qu’on imagine. Née vers 1679, elle s’occupait de questions très secondaires rappelant les discussions parfois fort oiseuses des casuistes. Ainsi le Consensus dogmatisait gravement sur l’inspiration des points voyelles (ponctuation significative en hébreu) de l’Ancien Testament, ou bien il tranchait avec une logique presque impertinente et se donnait comme irréfutable des articles de foi mystérieux, tels que la prédestination et le péché originel.
Malgré cela, vers 1680, le Consensus servait de critérium théologique dans toute la Suisse réformée, sauf à Neuchâtel. Berne tenait à l’imposer. D’abord, le corps académique et le corps pastoral ne se montrèrent point hostile à cette innovation, mais, à partir de 1682, les ministres acceptant cette règle dogmatique firent, plus d’une fois, suivre leur signature de réserves et d’explications que les LL. EE. agréaient sans y ajouter, d’ailleurs grande importance.
Ainsi tout alla cahin-caha. Chacun y mit un peu du sien : patience du côté pastoral, tolérance du côté bernois.
Cette tolérance fut vite lassée. En 1698, quatre étudiants de Lausanne, MM. Porta, Arthaud, Terraz et Feygoy, accusés de soutenir et de répande des doctrines sectaires, furent rayés du rôle académique et bannis des terres de LL. EE. pour n’avoir point voulu signer le Consensus. Mais ce jugement ne mit aucun frein aux disputes religieuses et, l’année suivante, les Deux Cents bernois si vite obligé de promulguer un arrêt ordonnant à tous les sujets de LL. EE. de prêter serment de conformité au Consensus. – Le refus de ce serment serait puni de bannissement et de confiscation de biens – Le banni rentrant dans le pays serait condamné au fouet et à la marque. Une seconde récidive, aux galères et à la mort.
On n’exigea le serment que des candidats au ministère. Tout alla suffisamment bien jusqu’en 1716. Soumission partout, de mauvais cœurs fort souvent. D’ailleurs, le bailli de Lausanne, M. Jean-Jacquer Sinner, magistrat libéral, laissait l’Académie accepter des candidats en théologie donnant leur signature avec toute espèce de restrictions.
Or, en 1716, la classe de Morges s’étant plainte de cette tolérance et des progrès faits par les sectaires dans le Pays de Vaud, l’Académie chargea son recteur, le juriconsultante Barbeyrac, de le défendre. LL. EE. ne répondirent que par le dédain de ce mémoire.
Les discussions continuèrent et lorsqu’en 1722, on apprend que Berne a résolu d’étouffer par la force toute tentative d’indépendance cléricale. LL. EE. avaient laissé discuter pour la forme. Donc, en mai 1722, arrivaient à Lausanne deux délégués, avec la consigne très diplomatique d’être absolument inflexible quant au fond, mais plus doux dans la forme, d’éviter les mesures vexatoires et d’entraîner par de bonnes et persuasives paroles, les professeurs récalcitrants.. Ces conférences durèrent plusieurs jours et l’Académie déclara bientôt être fort satisfaite des garanties données par les Bernois.
Ces précautions prises, l’Académie se réunit le 15 mai, le recteur de Crousaz prononça un discours de soumission convenu d’avance avec les Bernois ; sa parole fut celle d’un courtisan plutôt que celle d’un recteur d’Académie. Vint ensuite la pénible formalité de la signature ; un seul, G. Polier, ne signa qu’en déposant une explication et plus tard, il faillit être destitué pour sa résistance. Tous les autres cédèrent ou plutôt se courbèrent (Eugène Secrétan – Biographie de J.P. de Crousaz).
Restait à faire signer le clergé, on commença par les jeunes ministres sans cure. Ce ne fut point facile. Ces jeunes ministres publiaient au lendemain de la soumission des professeurs une déclaration dans laquelle ils réclamaient un « écrit authentique qui fit connaître le sens dans lequel on devait prendre la signature ». Ce fut un refus. J.-Pierre de Crousaz prononça, comme recteur, une prière qui est restée célèbre ; on dirait un avocat plaidant laborieusement les circonstances atténuantes. Malgré les menaces, il se trouva, sur vingt-cinq ministres mis en mesure de signer, sept à huit courageux qui préférèrent la destitution à la soumission. Ainsi se termina cette longue affaire du Consensus. L’opinion, cependant, continua à manifester contre l’Académie et LL.EE. Peut-être de nouveaux troubles eussent-ils éclatés si l’action superbement naïve du major Davel n’avait subitement détourné l’attention des choses confessionnelles ?

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