1536 – 1798 Le Régime bernois

La conquête bernoise, travail lent, progressif – Etat politique du Pays de Vaud après les guerres de Bourgogne – Le duc Philibert de Savoie essaye de reconstituer ses Etats – Tentative infructueuse – Les débuts de la Réforme. La Renaissance, mouvement littéraire et scientifique – Le monde ecclésiastique en Europe – Les écrits de Luther circulent en Suisse – Le moine Lambert à Lausanne – Influences de ses sermonts – Berne accepte la Réforme – LL.EE. envient Farel à Aigle et à Bex – Conversion manu militari – Résistance des Ormonts

La conquête bernoise que nous avons vu débuter par les guerres de Bourgogne ne s’accomplit pas avec rapidité. Soixante ans de préparations, discussions, envenimées par la question religieuse, précédèrent l’année 1536 qui vit l’invasion des états de la Savoie par la France et Berne ; cette absorption lente et progressive, mais fatale, inévitable. Elle dura presque un siècle depuis les guerres de Bourgogne jusqu’au traité de Lausanne, en 1564, où elle devint définitive.

C’est cette période que nous allons résumer ici:

Carte de la Suisse vers 1650
Carte de la Suisse vers 1650

L’aspect du Pays de Vaud après le traité de Fribourg en 1516 était lamentable, le pillage et l’incendie avait dévasté ces terres fertiles. Seize villes, entre autre Yverdon et Lucens, quarante-trois châteaux et un nombre infini de villages et hameaux n’étaient plus que cendres et débris fumants. Le peuple était affolé avec une horrible famine.
Toute unité était rompue dans le malheureux Pays de Vaud, dont l’étranger se disputait les membres sanglants ; les Suisses s’étaient emparés des quatre mandements d’Aigles, des châtellenies de Morat, d’Orbe, d’Echallens et de Grandson ; le comte de Gruyère, dévoué aux cantons, occupait les châtellenies d’Aubonne et d’Oron, l’évêque régnait sur les Terres-de l’Evêché ; Avenches, Bulle, la Roche, Curtilles, Lucens, Lausanne et sa banlieue et les quatre paroisses de Lavaux.

La Maison de Savoie n’exerçait plus qu’un simulacre de souveraineté sur quelques villes et seigneuries que le traité de Fribourg lui avait conservées, mais grevée d’une hypothèque de trois millions de francs en faveur des cantons. Ainsi, plus d’espoir pour le Pays de Vaud de revoir un jour l’époque de liberté et de gloire dont il avait joui au temps des Pierre de Savoie et des Amédée.
Charles le Hardi, tué devant Nancy, ne pouvait plus protéger la maison de Savoie – et par conséquent le Pays de Vaud – Le comte de Romont mourait en 1486.

Philibert en montant sur le trône de Savoie (1480), avait tenté de réparer ces ruines. Cependant le ces ruines et de faire cesser les abus qui s’étaient qui s’étaient implantés en le pays pendant sa minorité. L’évêque de Lausanne, entre autres, profitant de ces longues années d’absolue anarchie, n’avait travaillé que pour augmenter, aux dépens du pauvre , sa domination temporelle. Philibert, par une charte datée de Chambéry, 18 mars 1480, ratifia et confirma les franchises du Pays de Vaud.
Ainsi, on eût pu croire à une période de paix pour les Pays de Vaud ou de relèvement pour la maison de Savoie sous le règne d’un prince débutant si sagement. Mais la Savoie était frappée à l’aile et la puissance bernoise,, toujours à l’affût, semblait étrangement protégée par les faits. Le duc Philibert meurt à peine âgé de dix-huit ans et l’anarchie se manifeste à nouveau pendant une période de régence successives, incapables et faibles, En 1504, Charles III monte sur le trône et sous le règne malheureux de ce prince indécis, que le populaire Charles le Bon, alors qu’on eût pu l’appeler Charles le Faible, que la maison de Savoie perdit la possession du Pays de Vaud. Mais avant d’arriver à cette chute que fut la gloire de Berne et le dernier acte belliqueux de la conquête, il est utile de dire les débuts, les préparatifs plutôt, d’un acte dont les circonstances devaient être de toute importance dans la politique européenne et de toute importance aussi dans l’administration de notre pays. Il s’agit de la Réforme religieuse.


La Renaissance

Nous ne pouvons ici faire un tableau de l’Europe à la fin du quinzième siècle, tableau que d’autres ont peint avec un talent et une science que nous ne possédons pas. En bas, dans le peuple, une démoralisation profonde que rendait plus désespérance entre les pratiques superstitieuses et théâtrales d’une religion toute superficielle ; en haut, la soif ambitieuse des conquêtes, le besoin de combattre et de quereller, l’envie, le pillage, la noblesse avilie par les longues expéditions aventureuses, le chevalier devenu soudard et condottieri ; dans l’Eglise un clergé ignorant, corrompu, débauché, cupide, pour lequel la simonie était chose coutumière et qui trafiquait des bienfaits spirituels et du pardon divin comme un mercanti trafique de cuirs ou d’alcool.
C’est un triple réveil auquel assistèrent les hommes de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième, ces hommes grands par la pensée et le courage, ces hommes qui firent la Renaissance.
Le spectacle de cette renaissance des arts, des lettres et de la foi sera éternellement beau dans l’histoire. « L’esprit humain qui, jusque-là, s’était épuisé en douloureux efforts pour percer l’étroit horizon dans lequel l’enserraient les dogmes rigides du moyen âge, réussit enfin à trancher les mailles de son réseau, et mû par un espoir superbe, s’élance dans tous les domaines de la pensée, à la conquête du monde. Avant tout, l’homme reprend confiance en lui-même, en la puissance de son esprit. Il n’admet plus qu’on fixe des bornes à sa curiosité, il a soif de tout connaître et de discuter toute chose. Il ne se perd plus tout entier dans les abstractions, il veut étudier également les faits concrets, tels qu’il les voit autour de lui. (ODIN- Genèse des grands hommes. T.I.p.14).
Et tout s’offre à cette saine curiosité, tout la seconde, le hasard même se fait complice des investigations humaines. En somme, le génie scientifique, le génie littéraire, le génie philosophique, en ce siècle superbe, se réunissent et, malgré la guerre, malgré le sang, malgré les persécutions et les martyrs, créent à eux trois le monde moderne. Mais nous n’avons pas à faire ici l’histoire de la civilisation européenne. L’antithèse suffit qui montre l’état de dégradation générale au-dessus duquel, tout à coup, se lèvent les hommes du seizième siècle, Luther réformant l’Eglise, Gutenberg inventant l’imprimerie, Erasme déterrant l’hellénisme oublié, Colomb découvrant l’Amérique, Galiliée, Paraselse, Galrean, Bacon, la science, en un mot, brisant ses chaînes.
Quel fut en Suisse et dans le Pays de Vaud, en particulier, l’effet de ce réveil, de ce renouveau printanier ?


Martin Luther

Evolution des croyances

Le monde ecclésiastique, dans les cantons, n’avait rien à envier, comme ignorance et comme corruption au clergé de l’Europe entière. Mêmes superstitions, mêmes débauches, mêmes trafics honteux. Cependant des écrits de Luther (1483-1546) circulaient dans le Pays de Vaud ; de Zurich, de Bâle, de Berne, où le mouvement réformiste se manifestait avec énergie et une intensité remarquable. Mais le pays n’était point asséné après les grandes douleurs des guerres de Bourgogne et les œuvres littéraires y arrivaient lentement. A cette époque, on se soucie peu d’apprendre ; on y fait du commerce, on y cultive son jardin ou ses champs. On y vit assez gaiement. L’imprimerie s’installe dans la plupart des villes mais n’évoque pas de vocations littéraires ; on édite des traités en assez grand nombre, peu ou point d’ouvrages du cru. Le clergé abdique, dans le domaine intellectuel comme dans le domaine moral. (VIRGILE ROSSEL – La littérature française hors de France). Seule la réforme religieuse pourra donner un nouvel essor à la pensée et réveiller la vie intellectuelle endormie par l’Eglise elle-même.
Or, en 1522, arrivait à Lausanne un ex-moine français, nommé Lambert, chassé d’Avignon pour cause de religion. C’est un des nombreux précurseurs qui, un peu mystiques, un peu exaltés et fascinés par la puissante attraction du martyre préparent le terrain aux doctrines luthériennes et calvinistes. Il prêche à Lausanne et prêche selon la Bible, depuis longtemps prohibée et oubliée. C’est un apôtre, peut-être inconscient, qui ouvre devant ses auditeurs un horizon nouveau, insoupçonné, et réveille, en l’esprit du peuple, le désir de connaître. Réveil peu lumineux, car l’accoutumance et la crainte du clergé ont façonné l’âme de la nation ; elle méprise ses prêtres, mais elle s’incline devant la mystérieuse force qu’ils représentent.
Cependant les sermons de Lambert ont cette influence que les écrits luthériens sont mieux accueillis et même recherchés. On les lit bientôt un peu partout ; dans les châteaux, dans les villes, dans les bourgs et les noms de Zwingli, de Mélanchton, de Oecolapade, de Vadian, sont presque familiers en attendant que celui de Calvin les éclipse. Ce mouvement devient si manifeste que les Etats de Vaud, par un édit de mai 1525, font défense de lire ou de répandre aucun édit du « maudit et déloyal hérétique Martin Luther » sous peine de prison ou de mort par le feu. Mais les interdictions judiciaires n’ont aucune puissance lorsqu’elles touchent à la pensée, et cet édit, malgré sa sévérité excessive, demeure lettre morte.
D’ailleurs Berne, à la suite d’une dispute publique, accepte la Réforme (1528) et son influence sur le Pays de Vaud est trop réelle pour que semblable conversion n’ait pas un écho dans notre patrie. Déjà, Guillaume Farel – ministre français – prêche en Pays romand ; il est arrivé vers la fin de 1526, à Aigle, pour y tenir une école, mais bientôt son but réel est connu: Il prêchera la Réforme et cette prédication sera protégée ouvertement par Berne, qui, sans doute, a déjà entrevu quel avantage immense sa politique d’absorption peut tirer de la nouvelle croyance. Être apôtre et conquérant, n’est-ce pas à la fois s’imposer au spirituel comme au matériel.
Mais la conversion aux dogmes nouveaux ne s’opère point sans luttes. Grande est l’irritation dans le bailliage. Les prêtres, que la Réforme va priver de bénéfices considérables et de liberté  se révoltent et excitent le peuple ; des troubles graves, des émeutes sont parfois suscitées et LL.EE. se voient obligées d’imposer le culte protestant manu militari. Berne choisit alors un de ses capitaines les plus énergiques et chaud partisan de la Réformation; Rodolphe Naegeli arrive à Aigle avec pleins de pouvoirs pour réprimer les mouvements séditieux des populations et pour les forcer à se convertir en obéissant aux décrets de la ville souveraine.
L’opération fut promptement accomplie. Il destitua les magistrats communaux qui avaient excité les troubles ou y avaient pris part ; il bannit les curés et les vicaires accusés d’être les auteurs des troubles ; il fit publier l’édit de réformation ; il proclama la déchéance de tous les ^prêtres de l’Eglise romaine ; il s’empara, au nom de Berne, de tous les biens de cure, en donna une partie aux ministres protestants, et concéda aux communes l’autre partie de ces bien, pour subvenir à l’assistance des pauvres et à l’instruction des enfants.
Naegeli proclama la liberté religieuse, laissant aux catholiques la liberté de célébrer un culte dont, cependant, il venait de chasser et proscrire les ministres…
Bex, puis Aigle, puis Ollon se soumirent bientôt ces exigences. Les Ormonts résistèrent plus énergiquement et ce ne fut que peu à peu les montagnards – réformés en apparence, mais conservant alors des pratiques romaines, acceptèrent la nouvelle foi.

HEURS ET MALHEURS DES PROTESTANTS DU CHABLAIS

conférence prononcée le 3 mai 2014 - au Château de Ripaille
lors de la visite des AMIDUMIR - par M. Alain Dufour

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